Domanova

Blog du Journal de l'Alliance

22 janvier 2013

LES CHEVALIERS DE L’AUBE : ch. 2&3

Classé dans : LE ROMAN FEUILLETON... — domanova @ 15 h 18 min

PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL


LE JOURNAL DE L’ALLIANCE.org

 

Chapitre 2e

LES CHEVALIERS DE L'AUBE : ch. 2&3 dans LE ROMAN FEUILLETON... boulevard-wilson-300x150 

Boulevard Wilson

L’inquiétude pèse chez les Divalys. Sophie observe son Arthur qui déambule, courbé, absent, allant d’un fauteuil à l’autre, ne se fixant à rien. Son inquiétude se ressent depuis la soirée d’hier. Leurs enfants intimidés n’osent le déranger.

Sophie rentre dans sa cuisine, fait tomber le vieux faitout de sa grand-mère et pousse un cri sinistre qui précipite Arthur si rapidement à son secours qu’il manque d’atterrir dans la poubelle :

marmite Catholique dans LE ROMAN FEUILLETON...

- Es-tu blessée ?

- Non, mais il a une bosse en plus !

- Tu sais bien qu’il ne faut pas utiliser cette chose, il faudra que je l’accroche.

- Oui, mais ça fait trente ans que tu me dis cela et je continue de m’en servir.

Elle se saisit d’un maillet, en flanque un bon coup sur la marmite et vlan ! Bonne pour le service.

- Arthur, vas-tu me dire ce qui te tourmente ? Depuis hier soir, tu as la tête du Jugement Dernier. Qu’est-ce qui te préoccupe ?

- Ah, c’est donc cela le coup de la marmite ! Dans une femme, il y a toujours un flic !

- Arthur réponds ! En disant cela, elle s’avance vers lui avec son maillet.

Témoins de la scène, les enfants comptent les points. C’est maman qui va gagner. Arthur fait un pas en arrière. Elle a gagné !

- Il va mourir.

Sophie interloquée esquisse un sourire goguenard.

- On ne meurt pas d’un rhume, notre Michel ne va pas mourir pour cela ! Rémy, prépare un whisky pour papa.

- Qui va mourir ? demande-t-elle.

- Daniel !

- Quoi ? Daniel est malade ?

Elle fixe son Arthur. Il est solide comme un roc, sa rondeur et son air de chien battu lui donnent un air bonhomme. Mais malheur à qui s’y laisse prendre. Il aime surprendre l’importun. Ses étudiants l’adorent. Il enseigne le latin et le grec. Il est l’un de ces professeurs qui font taire un amphithéâtre par leur seule présence.

- Non, il n’est pas malade.

- Les enfants, le repas est retardé. Que se passe-t-il ?

- Je l’ai rencontré en allant chez Privas dans l’après-midi d’hier, je devais y prendre livraison d’une commande. J’allais lui rappeler notre soirée tarot, mais le voyant si triste j’y renonçai. Il revenait d’une entrevue avec Pancho, le nouveau proviseur du lycée Notre Dame des Désolés, il lui avait signifié son incapacité à l’accueillir comme professeur de religion. Une fois de plus les baronnets du parvis étaient intervenus. Il me dit : « Mon cher Arthur, il n’y a pas grand chose à espérer de ce diocèse. Quand aurons-nous un évêque ? Quand aurons-nous un pasteur ? Quand aurons-nous des saints ? » Il poursuivit : « Il est bien douloureux lorsqu’on aime l’Eglise d’en être rejeté. Mais que pourrions-nous attendre d’une hiérarchie veule, obéissante à des pouvoirs de cul de basse-fosse qui poursuit sa cour au monde, en prédateur d’Espérance ?

Il conclut par cette parole : « Je suis le serviteur inutile qui s’offre au rejet de tous. Seul Dieu aura le dernier mot, et quel mot ! J’ai peur pour beaucoup, car Dieu a fait de moi un appât de sa justice. » Il me prit alors dans ses bras, me remercia pour mon amitié et invoqua la bénédiction de Dieu. Je sus à cet instant qu’il me léguait sa souffrance filiale pour l’Eglise, sa mission : être avec Marie et Jean au pied de la Croix.

L’été dernier, quand nous lisions à haute voix Platon sur les berges de la Têt, il s’interrompit abrupto et me dit : « Le sceau qui manque à ta vie, mon cher Arthur, tu le recevras bientôt. » Je crois qu’il me le donna en m’embrassant. Sa mort est proche Sophie, elle accomplira toute sa vie et Dieu demandera des comptes.

- Mais que lui reproche-t-on ?

- D’être ce qu’il est. L’Esprit-Saint le lui a fait savoir.

C’était à l’époque où il se trouvait au séminaire. Son crétin de supérieur, devant les pères et une partie de la communauté, l’a interpelé en ces termes : «Daniel, je vous reproche d’être ! »

Quoiqu’évêque maintenant, ce crétin reste un crétin. Dieu se sert souvent des plus grandes misères des uns pour prophétiser sur les âmes qu’il aime d’un amour de prédilection.

Toute sa vie n’aura été que déchirement.

- Ne te mets pas dans cet état.

- Je sais qu’il mourra prochainement. Crois-moi, sa mort brûlera bien des consciences.

- Viens, rejoignons nos enfants, passons à table.

Les enfants attendaient en lisant. Sophie s’attarde tremblante devant sa cuisinière. Elle sait que son Arthur ne se trompe que rarement, que sa compréhension des choses contient une dimension prophétique. Prenant sa posture habituelle, les bras écartés, les mains posées sur son plan de travail, le regard sur le laurier rose du voisin elle prie : « Seigneur hâte ton retour. »

A l’instant où elle franchit le pas de sa cuisine, l’interphone retentit. Elle se presse jusqu’à la table, c’est Rémy qui va ouvrir et revient en larmes, suivi de Joseph : « Tonton Daniel a eu un accident, il est mort. »

Sophie entoure son filleul de ses bras, l’assoit, lui tend un verre d’eau. Arthur, immobile, pleure. Il fixe l’if que la tempête torture.

Il en est certain, tout commence. Son regard croise celui de sa femme qui saisit son expression de feu qu’elle connait trop pour ne pas redouter le cri de colère qui déjà retentit jusqu’au trône de la Sagesse. Dieu l’exauce souvent. Perpignan, tu vas trembler !

- Comment cela est-il arrivé ? interroge Sophie.

- Une voiture qui roulait trop vite l’a percuté. Mais ce qu’il y a d’étrange, c’est que la police dit que, selon des témoins, il se serait suicidé.

- Cela n’a aucun sens !

Arthur qui a entendu, se lève si brusquement que tout le monde sursaute.

- Cela suffit, c’en est trop ! Je serai son homme lige. Ne crains rien Joseph, on ne salira pas la mémoire de ton père ni celle de mon ami. Je ferai tomber les foudres de Dieu. Que Dieu juge pour l’honneur de son Nom !

Médusés, tous gardent un silence atterré. Le repas refroidi n’est plus appétissant. Joseph est le premier à revenir à lui, il fait mouvement pour retourner auprès de sa mère. Sophie se secoue, dit aux enfants de venir les rejoindre chez tonton Daniel. Elle accompagnera Joseph avec son Arthur ; pas question de le laisser seul. L’orage éclate.

- Même le temps est devenu fou, de l’orage maintenant ! grogne Arthur. On prend ma voiture, les enfants prendront la tienne.

Ils arrivent chez Daniel et Marguerite-Marie et trouvent les enfants serrés contre leur mère. La maison rayonne d’amour et de paix, comme si rien ne s’est passé. Une délicate fragrance de roses et de lys embaume subitement le salon alors qu’on n’y voit aucun bouquet de fleurs fraîches. Joseph se redresse et proclame avec son indéfinissable sourire :

- Papa ne s’est pas suicidé, debout tous. Papa est monté au ciel, à l’instant nous le savons.

C’est le chef de famille qui a parlé. La mère le fixe de son regard brûlant et sourit.

- Tu as raison mon fils ! Sophie, veux-tu m’accompagner à la morgue ? Je dois l’identifier.

- Je viens. S’adressant à Joseph, elle poursuit, « Mettez-vous un film, ne craignez pas, restez en paix, car pour nous qui avons aimé Daniel, c’est l’heure de Dieu. Arthur, tu restes avec eux. »

« Ma vengeance est mienne. » a dit le Seigneur. Pour l’heure, elle s’incarne dans deux femmes.

 

Chapitre 3e

perpignan-sous-la-pluie Daniel Coron 

Perpignan sous la pluie

Marguerite-Marie et Sophie se connaissent depuis la maternelle du Cours La Reine et leur amitié date de ce temps là. Toutes les deux sont filles de viticulteurs. Elles s’étaient promis d’épouser l’homme de leur cœur, d’avoir un maximum d’enfants et de ne se marier qu’après l’obtention de leur CAPS, l’une en histoire, l’autre en anglais. Leur caractère entier et franc ne leur avait pas facilité la fréquentation de la bonne société, ce dont elles se fichaient éperdument. Elles étaient issues de familles catholiques pratiquantes, tant pour les hommes que pour les femmes, et chacun des enfants avait été prié de voyager. Aussi les conjoints étaient-ils étrangers à la région, ce qui avait été considéré comme une grâce.

Elles montent dans un taxi, trop lasses et tendues pour conduire. La tempête bat son plein, le tonnerre gronde, le ciel vire au violet avec des nuances de vert et de rouge brûlé. Il fait presque nuit et il n’est pas quatorze heures. Le chauffeur peine à conduire.

- Que sais-tu de cet accident ? demande Sophie.

- Il traversait dans le passage piéton, quand déboula à toute vitesse une voiture qui ne put l’éviter. Il se serait alors retourné vers elle et jeté sous ses roues.

- Cela n’a pas de sens ! Qui est le chauffard ?

- Le fils Pancho, le directeur du lycée Notre-Dame-des Désolés.

- Est-ce qu’il confirme que Daniel s’est jeté sous sa voiture ?

- Non, il affirme au contraire que c’est bien lui qui l’a

percuté.

- Mais pourquoi cette contradiction ?

- C’est le mystère !

Le silence retombe. La pluie redouble de force. Le taxi roule au pas. Marguerite-Marie revoit sa rencontre avec son Daniel. C’était lors d’une conférence du « philosophe-paysan » Gustave Thibon. Les images s’accélèrent : leur mariage, la naissance du premier. Il proclama à cette occasion que sa fille était une victoire sur le monde et dans sa joie, il avait embrassé la sage-femme qui leur avait fait promettre d’être de tous les autres accouchements. La sage-femme devint une amie qui mit au monde leurs six enfants.

- Mon Dieu Sophie, je dois avertir Claire ! Il ne faut pas qu’elle l’apprenne par la presse.

- Tu veux le faire toi-même ou je l’appelle ?

- Je vais le faire, et je te la passerai.

Claire avait mis au monde les enfants de Sophie, sept en six grossesses. Tout le quartier avait cessé de la saluer. Il n’était pas pardonnable d’avoir plus de deux enfants. Oui, mais de toute la rue, seul son foyer tenait encore.

A cette nouvelle, Claire, surnommée affectueusement Clairon, âgée de quatre-vingt-cinq ans, hurle. Daniel était son fils de cœur, elle n’avait pas pu avoir d’enfant. Elle s’en prend  à Dieu en catalan ce qui fait sourire la cour angélique : « Tu dois avoir honte ! C’est moi que devais prendre. Et si tu me l’avais fait savoir, nous te l’aurions arraché. » Bref, prenant la terre à témoin, elle promet qu’elle demandera des comptes à Dieu de l’autre côté… Elle est la tata de leurs enfants à qui on confie ses peines à toute heure. Elle décide de rejoindre toute la famille.

Marguerite-Marie, professeur d’histoire, se défend d’un sentiment inhabituel de paix. Elle en ressent de la culpabilité. Mais elle se laisse vaincre par cette force.

Sophie, professeur d’anglais, s’efforce de vaincre sa peine, elle doit mettre de l’ordre dans tous ces évènements. Son Arthur n’ayant cessé de la surprendre, l’expérience la contraint à prendre très au sérieux ses sentences. Pourquoi veut-on faire passer la mort de Daniel pour un suicide ? Quelle volonté perverse peut le haïr au point de le tuer une seconde fois ?

Elle se surprend à se laisser gagner par la joie ! Ça non

plus ce n’était pas rationnel : « Ô mon Dieu, pourquoi forces-tu mon cœur à ta joie ? Faudra-t-il toujours que ta demeure s’ouvre à la pointe scandaleuse des éclats de ta lumière, bousculant nos ténèbres rassurantes ? Seras-tu toujours le scandale de l’amour ? »

Sophie pleure d’une rosée bienfaisante. Enfin, le taxi les dépose à l’institut médico-légal. Le chauffeur est prié de les attendre. L’immeuble vieillot, la façade abandonnée, froide, renforce le tragique de cette journée lamentable.

Elles s’enfoncent dans les couloirs glacés, humides. Les couleurs défraîchies, un vert sale qui s’enlise dans un bleu patiemment lessivé et improbable, accentuent le découragement des vivants. Deux sergents les attendent et un inspecteur en civil. C’est inattendu pour un accident ou pour un suicide. Ils les saluent d’un garde-à-vous parfait, ce qui a pour effet de les figer sur place. L’inspecteur Philaplomb rompt cette immobilité en les saluant avec une cordialité un peu trop soutenue. Son visage grave, crispé, contredit cette chaleur et renforce un sentiment pénible qui met tout ce monde mal à l’aise. Il les invite à le suivre dans la salle des visiteurs. Le médecin légiste vient au-devant d’elles avec l’allure compassée du poinçonneur des Lilas. Il les observe un instant en silence.

Un silence des entrées de cimetière ? Non, ce silence-là est plus froid, plus méthodique. C’est celui de la science, de l’objet qu’on étudie :

- Madame Coron ?

- C’est moi-même.

- Voulez-vous venir par ici.

- Mon amie m’accompagne.

- Bien entendu !

Le corps nu, allongé sur la table métallique de dissection, est recouvert d’un drap blanc, marqué au monogramme de l’hôpital. Ce n’est déjà plus le présent et l’avenir vient de dire son au revoir. Est-il encore une personne ? Cette salle glacée estompe déjà sa mémoire. Le médecin, impersonnel et solennel, éloigne ses assistants d’un signe de la tête, soulève précautionneusement le drap, jusqu’au haut des épaules, le rabattant pour former le revers, l’humanité jaillit dans cette solitude polaire.

- Est-ce bien votre mari, madame ?

- Oui, c’est bien le corps de mon mari.

Marguerite-Marie se fige, Sophie la prend par la taille. Elle ne comprend pas que son amour l’ait quittée sans lui avoir dit au revoir : « Pourquoi faut-il que tu sois seul au centre de cette pièce ? Ton nom s’efface, ici tu n’es plus qu’un numéro !

Que deviendront nos chamailleries qui prenaient leur entourage à contre-pied. Où sera notre complicité, le sourire du matin juste à l’instant où le sucre glisse dans la tasse à café ? Et ces silences dans le brouhaha des jeux d’enfants, où vais-je les retrouver ? Tu ne te moqueras plus de moi pour mes incroyables créneaux qui font les délices des voisins et des enfants. Non, je suis seule au milieu de nulle part… Le monde est mon désert ! » Le médecin recouvre la tête de Daniel « Tu ne contempleras plus le visage de nos enfants ! Tu ne recueilleras plus leurs rires. Qui se souviendra de leurs sourires espiègles ? »

Doucement, l’inspecteur entraîne ces dames vers le bureau du médecin-légiste. Les deux sergents à l’extérieur interdisent la porte à tout intrus.

- Madame Coron, je ne puis pas vous remettre le corps pour le moment. Nous avons besoin de faire des examens complémentaires.

- Ce n’est pas qu’un corps, c’est toujours mon époux, il a un nom. Pourquoi ne le pouvez-vous pas, puisqu’il s’agit d’un accident ?

- Oui, mais sa mort étant publique, nous devons respecter les procédures et nous sommes contraints de tenir compte des témoignages contradictoires. Madame, et vous son amie, pensez-vous que Daniel avait une tendance suicidaire? Marguerite-Marie est si surprise par cette question qu’elle en reste la bouche ouverte. Sophie répond à sa place.

- Non, Daniel n’avait aucune tendance suicidaire. Il était habité par la passion de la vie et, voyez-vous, c’était un catholique. Il ne se serait jamais suicide, il n’en avait aucune raison.

- Mon époux, Monsieur, n’était pas suicidaire. Ces témoignages n’ont aucun sens pour nous et ils sont bien cruels.

- Ces contradictions nous contraignent à garder le corps quelques jours encore, le temps d’y voir plus clair. Madame Coron, je reprendrai contact avec vous demain. Ne craignez rien, mon métier me met au service de la vérité, dit l’inspecteur.

Le médecin-légiste et l’inspecteur les reconduisent jusqu’au taxi. Leur attitude de respect profond mélangé à de la crainte, leur donne une impression irréelle. Une fois dans le véhicule, elles se demandent ce que tout ceci peut vouloir dire. Pourquoi l’inspecteur s’est-il cru obligé de rappeler que son métier le met au service de la vérité, se demandent-elles.

La tempête se calme. Le retour est plus rapide, et chacune s’abandonne à une réflexion muette. Soudainement, Marguerite-Marie s’exclame :

- Cela n’a toujours pas de sens ! Sophie qu’en penses-tu ?

- Tu m’as fait sursauter ! Ce que j’en pense ? C’est que tout ceci n’est pas compréhensible. Nous devrions attendre et faire confiance. Il me semble que ces deux fonctionnaires étaient dans un grand embarras.

- Que vais-je dire aux enfants ?

- La vérité toute simple, tu répètes ce qu’ils nous ont dit. Nos enfants feront la part des choses. Mon problème immédiat, c’est Arthur.

- Qu’a-t-il dit ?

- Il savait que Daniel allait mourir, et moi je redoute que sa mort soit l’occasion pour Dieu de faire connaître sa justice immanente.

- Resteras-tu à mes côtés ?

- Quelle question ! Oui, je reste près de toi.

Elles retombent dans le silence, se tenant par la main comme pour résister à la tentation du précipice. Enfin, la maison ! Joseph et Arthur les attendent sur le seuil, aux aguets. Il leur eût paru inconcevable que la porte fût close à leur arrivée…

L’inspecteur Philaplomb et le médecin légiste se retrouvent dans le bureau :

- Cher inspecteur, nous sommes en présence d’un cas pas ordinaire. Pour moi, il est mort de mort naturelle. La seule trace du choc avec la voiture est un hématome superficiel au bas de la fesse droite qui n’a rien à voir avec la vitesse du véhicule ni avec l’état du corps. Il a pu se faire cet hématome n’importe où.

- Qu’allez-vous faire ? Le témoignage qui laisse supposer qu’il puisse s’agir d’un suicide est officiellement enregistré, c’est une déposition. Ce que je ne m’explique pas, c’est comment la presse en a eu vent ? Ce n’est pas quelqu’un de nos services, c’est donc l’un des déposants, mais qui ? Le bâtonnier est trop avisé pour l’avoir fait, mais il est suffisamment vicieux pour l’avoir suggéré à quelqu’un.

- Mais comment le savez-vous, le journal ne paraîtra que demain ?

- J’ai été informé par un ami. C’est vraiment étrange. On voudrait me dire d’être prudent qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

- Au sujet du bâtonnier Burdigou, je vous affirme qu’il n’a guère bonne presse dans la haute bourgeoisie dans laquelle il aimerait tant être admis. Il est pourtant évident qu’elle n’en veut pas.

- Comment interpréter cette attitude ?

- Je l’ignore, mais je sais qu’aucun membre de cette société très honorable ne lui confierait la moindre affaire. J’en suis membre, tout en n’en étant pas tout à fait, car ma résidence principale est à Carcassonne, et être du terroir est important ici. Je serai bientôt invité dans une de ces grandes maisons, j’essaierai d’en savoir plus, mais je ne vous promets rien.

- Vous m’en avez dit assez pour me mettre en alerte maximum.

- Pour ma partie professionnelle, je contacterai mon maître, celui qui m’a formé. Il est à la retraite, mais il est toujours assermenté, et il arrive qu’il soit appelé dans les cas litigieux. Je vais le faire venir.

- Bien, je vous donne le bonsoir. Je retourne chez moi, demain sera un autre jour.

L’inspecteur est pour la première fois confronté à une affaire qui défie le bon sens et la logique. Il n’est guère porté vers l’étrange, il déteste ce qui échappe à la raison dans une enquête.  Toute reproduction même partielle interdite

Pour lire la suite commandez l’exemplaire à : AMAZON    et  à RESISTANCE21 ÉDITEUR ,

également dans le réseau librairie Chapitre.

20 janvier 2013

LES CHEVALIERS DE L’AUBE ou La Main du Pauvre

Classé dans : LE ROMAN FEUILLETON... — domanova @ 21 h 08 min


LE JOURNAL DE L’ALLIANCE

« Devant les difficultés de se faire connaître pour de jeunes auteurs, il m’est apparu nécessaire de renouer avec la tradition du roman feuilleton comme le firent les journaux du XIXe siècle jusqu’aux années soixante. En accord avec mon éditeur, je vais donc publier mon roman, chapitre après chapitre. Nous espérons que nos amis lecteurs trouveront des raisons pour nous soutenir en achetant nos œuvres. C’est un bon moyen pour aider les intellectuels et créateurs catholiques. » Le rédacteur en chef.

 

Pierre-Charles Aubrit Saint Pol

ROMAN

LES CHEVALIERS DE L'AUBE ou La Main du Pauvre dans LE ROMAN FEUILLETON... maquette2

Les Chevaliers de l’Aube

La Main du Pauvre

Copyright : Editions Résistance2

Dépôt légal : 2012

ISBN 978-2-9700794-1-5

(Toute reproduction strictement interdite)

A commander sur : Résitance21 et Amazon.fr

Et chez le réseau : Librairie Chapitre

 

La Création était encore dans l’espérance qu’elle portait ses

pépites d’or…

Adam et Eve recevaient au Carmel la parole et sa couronne…

De leur pas de grâce, ils marquaient la poussière qu’ils

rejoindraient par un choix tragique…

Dans le sang d’Abel, les anges de la compassion contemplaient

les éclats lumineux d’or qu’essaimait le manteau sacral de

l’Immaculée…

Et dans le crépuscule majestueux des astres salutaires, ils

jetèrent à poignées les pépites sur la terre ensanglantée…

Dans les creusets secrets des ombres béates, ils attendaient le

sourire de l’annonciade qui, à l’aurore d’une journée

consolante, ordonnerait leur levée…

Depuis ce jour béni, les voici, ils se lèvent dans l’agir du Soleil

et empêchent la femme, la mère d’être destituée…

Toute femme est une mère…

Toute épouse a sa maternité universelle…

Son sein berce l’écume des aubes sacrées…

 

 

Chapitre 1er

place-gambetta Catholique dans LE ROMAN FEUILLETON...

 

Le ciel de la Fidelissime, en ce dimanche d’octobre, est en berne, semblable aux jours de la semaine écoulée. Le vent des Espagnes triomphe des Albères. Il coiffe Perpignan de masses nuageuses qu’il pousse avec force. Elles l’arrosent sans relâche. De pâles rayons solaires narquois et cruels s’entrevoient en de rares intermittences. Le Perpignanais subit le supplice de la goutte d’eau. La Tramontane fait grève, il se murmure qu’elle serait syndiquée.

Le Catalan s’en plaint si elle souffle au-delà de trois jours, il soupire après elle au soir du premier jour de pluie. Il appelle la pluie par raison et bondit de joie aux premiers rayons du soleil.

Aujourd’hui, le ciel se cherche : averses, bourrasques, éclaircies. On n’ose pas le moindre pronostic, il serait inconvenant qu’il en soit autrement. La météo reste un des rares sujets de conversation sérieux avec le rugby. Elle rythme le travail de la terre et la circulation urbaine.

Le pont Joffre supporte les véhicules et résiste aux flots impétueux de la Têt. Il est humble et sage, costaud. Il n’a pas l’envol de son confrère, l’Arago à l’orgueilleuse vitesse, ni l’élégance aérienne du dernier construit. Mon pont n’a pas l’ambition d’atteindre la cime des arbres : il est plein de bon sens, généreux, solide, il fait son service. La Têt noie ses berges de son eau boueuse et charge le passage à gué de branches et de reliefs mornes des vacances achevées.

La Basse emporte les parterres floraux par son flot torrentueux. Faux-calme, ce cours d’eau bruit de toute sa colère. Les anciens s’inquiètent, le barrage de Vinça va-t-il tenir ? Ils se souviennent de l’inondation de mille neuf cent quarante.

La cathédrale Saint-Jean-le-Baptiste se vide de ses sanctifiés. Le peuple de Dieu profite de l’accalmie, s’attarde sur le parvis et s’étire sur la place en un ballet de nonchalance et de précipitation. Place Gambetta ! Il fallait bien le radical Bartissol pour faire la nique à la calotte en la rebaptisant du nom d’un athée anticlérical.

L’âme de ce peuple, attachant et impossible, est tombée des mains compromises des hommes et ce sont les femmes fortes qui s’en sont emparées. Ces filles de la Tramontane empêchent que « le Jardin de Marie », ne devienne la savane des onagres, des tigres à grandes dents et des rhinocéros soyeux…

Autour de la « fontaine-furoncle », les clochards débattent, indifférents aux intempéries. Ils s’y amassent en grappes de viande avachie, s’exposant à l’encan des bonnes volontés. Ils se passent le litron, discourent, s’inventent de fumeuses hypothèses éventées au premier mot. D’autres mendient la piécette nécessaire à leur ivresse. Certains se tiennent debout, effacés, la main simplement tendue. Dans leur regard s’écoulent leurs pleurs intérieurs, amers et brûlants, lavant et relavant leurs plaies enterrées. Quelques-uns saluent d’un tonitruant : « Bon dimanche messieurs-dames ! » Il y a les habitués et les vestiges égarés de la belle saison qui espèrent passer un hiver plus clément.

Les fidèles se saluent et déplorent ce temps impossible. Les plus âgés, entourés de leurs petits-enfants, se hâtent vers les boulangers-pâtissiers de la rue de La Barre ou ceux de la rue des Trois Journées. D’autres, plus clairsemés, commentent émerveillés les beautés retrouvées du sanctuaire grâce aux travaux de restauration en cours.

Le flot humain s’échappe, laissant derrière lui cette place sinistre. On l’abandonne à sa solitude feutrée, étouffante. C’est un rectangle fermé, chaudière l’été, chambre humide et glaciale l’hiver. Une place austère, sans charme, qu’un héroïque fleuriste tente d’égayer. Mais par un sort contraire, il fait face à l’entreprise de pompes-funèbres. Plus loin, une galerie d’art contemporain renforce cette désolation omniprésente accentuée par les vitres blindées et fumées d’une banque. La place a les traits d’une vieille prostituée qui n’offre plus que ses rhumatismes et ses tranyinyes[1].

A l’intérieur de la cathédrale, dans les clairs-obscurs entretenus par les flammèches qui animent les ombres des voûtes, des piliers et des statues, une silhouette se détache. Le sacristain, habitué à ce retardataire, ne s’impatiente pas, il le craint un peu, c’est un « donné ! » C’est ainsi qu’on le désigne, car la main de Dieu, dit-on, est sur lui.

C’est un atlante que cet orant ! C’est un caractère disent les braves gens. D’antiques traditions le nomment le « centenier », un veilleur d’éternité. On le dit ramasseur des sourires, il les guiderait pour qu’ils ruissellent en pluie d’or et d’argent sur les roses, les lys, les violettes et les marguerites qui tapissent le parvis du Sanctuaire Céleste, mais pas avant qu’ils ne soient tombés dans le sordide de l’humain. Sa présence sur le parvis, alors qu’il s’appuie contre la porte, amène les zonards du litron à corriger leur tenue. Il leur répond d’un aimable salut et eux se souviennent qu’ils sont des hommes. Deux nouveaux venus partagent leur divagation, mais, curieusement, ils attendent le donné à l’abri d’une porte cochère. Celui-ci se dirige vers eux d’un pas allant. Il les avait repérés et reconnus. On s’identifie entre frères d’une même espérance. Ils sont nazaréens, membres d’une fraternité religieuse vouée aux plus extrêmes nécessiteux. Il s’enquiert de leur situation et leur prodigue quelques biens. Il sait que l’Esprit-Saint inspire le renouvellement de l’accueil du pauvre à tous les grands tournants de l’histoire.

Les quelques paroissiens attardés sur le parvis, à son approche, se lancent à la dérobée des regards inquiets, craignant d’être grondés comme de sales gosses surpris par le maître d’école. Ils baissent la voix, feignent de l’ignorer. Ilsl’ont exclu de leur monde. Ils ne veulent rien avoir avec lui. On le regarde tout de même comme des mouches attirées par la lumière. Chacun l’a appris à ses dépens : le côtoyer un instant suffit à ne plus l’oublier.

Nombreux sont ceux qui regrettent l’avoir fréquenté, car malgré sa voix chaleureuse, aimable, séduisante, il n’a pas son pareil pour en briser le charme par le mot que l’on craint d’entendre depuis l’âge de raison. Ce mot anodin mais qui fracture le coffre des secrets interdits, celui qu’on n’ose pas même ouvrir sur le bord des abîmes ténébreux, dans les nuits noires. Il est des paquets qui encombrent dans l’au-delà. C’est le lot hérité, il charge les descendants des ombres blessantes comme autant de lames effilées, empoisonnées.

« Non, qu’il nous laisse à nos confortables angoisses, ne sont-elles pas nos secrets leviers pour nos moult prévarications. Nous ne voulons pas être réveillés ! » proclament leurs vies de mouches et de lombrics. Cet homme-là est le tonnerre de leurs âmes racornies qui, telles de vieilles haridelles, rechignent au dernier saut, pressentant qu’il leur faudra bien choisir entre deux éternités, posséder ou se déposséder.

On n’aime pas Daniel Coron, il n’est pas Catalan. Qu’est-il venu faire chez nous ? Que n’est-il resté dans son Nord ! Il a épousé une fille du pays, Marguerite-Marie Fixcoll qui lui a donné six enfants. Lui s’occupe de la maison, c’est elle qui travaille. On n’a jamais vu ça, un homme qui torche les enfants ! Il ne rapporte rien. Il n’a pas de plaque de cuivre. Il n’est rien. Oui, mais ce rien-là, pour ces ombres enfantines, pétries et apeurées par leur égoïsme, dérange et tourmente.

Marguerite-Marie est une fille bien-née, qu’avait-elle à épouser ce bon à rien ! Tout le monde se ligua contre ce mariage. Plus tard, Daniel et elle apprendraient que leur confesseur s’en était mêlé. Il avait incité certains de leurs amis à faire pression sur la parentèle pour empêcher leur union, jusqu’au jour même de la cérémonie. On n’épouse pas un homme sans situation ! Ce n’est pas conforme aux normes, ce n’est pas rassurant. Elle tint bon. Elle épousa l’homme de son cœur, l’homme de sa foi. Elle et lui savaient leur destin lié. Leur union était une grâce spécifique, une vocation, un non-sens social, un scandale, braves gens !

Il reprend sa marche. Son visage s’illumine. Il contemple les enfants dans leurs jeux… Il descend la rue Bartissol, puis le boulevard Wilson où ces enfants poursuivent leurs ébats joyeux. Ils jettent les feuilles mortes, d’autres jouent à la balle et quelques-uns discutent ferme au sujet de la dernière console. Les parents bavardent.

Il traverse leur groupe, les salue en silence, se contentant de soulever le rebord de son béret, mais eux, sans lui répondre et avec un regard de reproche, gênés de son salut, se fendent largement en deux groupes, craignant une subtile et imaginaire contamination.

Il ignore ce ballet pharisaïque, observe un garçonnet à la tignasse brune, au front volontaire, pas plus âgé de dix ans. Ce petit d’homme en arrêt, subjugué, admire le tableau qu’offrent les baraques à fleurs, plantées à l’abri des platanes de la Promenade.

Le vent anime cette parure végétale en une cascade rutilante de gemmes, les rouges sont des rubis, le feuillage ruissellement d’émeraudes, les roses opalines en pleurs, les callas rivières de diamants. Ces fleurs transcendent les pleurs des nuées en perles de nacre. Le contraste avec ce ciel de deuil, le sol goudronné parsemé de flaques dans lesquelles se reflètent les nuages en forme d’ours saisit le promeneur, l’entraîne en des contrées fantastiques.

Daniel n’avance plus : ne pas froisser l’éphémère ! La respiration du monde s’y suspend, instant d’innocence ! C’est Adam et Eve qui rendent grâce au matin du jour de la parole, alors que la Création attend, dans le silence des sacres éternels, son Prince et sa Princesse.

Malgré lui, poussé par une rafale, il s’engage sur le boulevard à l’instant même où un bolide, venant du quai Sadi Carnot, s’y élance. Daniel se retourne, s’interpose entre la voiture et l’enfant qu’il repousse violemment. Le véhicule s’arrête plus loin, un corps inerte glisse doucement du capot sur le macadam détrempé. Le ciel s’assombrit de nouveau.

Daniel Coron ne fera plus peur… Vivez tranquilles, rassurés, l’homme n’est plus. Sa parole ne cognera plus le mur de vos préjugés, de vos noires assurances. Les coffres ne s’ouvriront plus. Rendormez-vous braves gens, rendormez-vous ! Restez dans vos ombres confortables. (à suivre)


[1] Terme catalan désignant les toiles d’araignée.

 

Happyhelen74 |
Niketnrequinpascher88 |
Viens Christ |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Linklogdendcom
| Trenchhomme
| Grandmaitremaraboutkathaou